« Mais il faut en accepter les effets secondaires : je n’ai pas grand-chose à vendre ! »
P.J., 2003
P.J., 2003
Pierre Joseph est timide, ou alors pas du tout. Il est cependant politique. Non, en fait il n’est pas vraiment politique. C’est un génie incompris. Mais qu’y a-t-il à comprendre ? Est-il un Bouddha ou un boudeur ? Qu’est-ce que Pierre Joseph, ou plutôt, qui est-il ?
Au fil d’une série d’entretiens avec des amis, des collaborateurs, des professeurs et un Anglais qui a failli mourir en se rendant à Nice, nous n’avons toujours pas trouvé de réponse. Il y a cependant une chose sur laquelle tous s’accordent, il est intelligent.
L’énigme de son œuvre est peut-être coincée dans ce qu’il a laissé derrière lui ; un toréador mort étendu sur le sol de la galerie, un papillon métamorphique, une paire de nunchakus, ou même un simple curriculum vitae.
Nous avons l’air amusés et faisons comme si nous étions dans la confidence : « qu’est-ce que c’est intelligent ». Mais sommes-nous certains de ne pas avoir égaré le truc ? La blague est-elle à nos dépens ?
L’Anglais, alias Liam Gillick, dit qu’une des choses que Joseph lui a apprises, c’est que si l’on ne décrit pas l’œuvre, on la rend indéfinissable, et donc, incritiquable.
C’est peut-être ça, la blague.
Alors, nous essayons de la retourner comme un gant en commettant le sacrilège de décrire les œuvres. Nos esprits protestent : laissez-nous dans le monde des idées ! Laissez-nous faire toutes sortes de folles envolées lyriques !
Non non, disons-nous, qu’est-ce qu’on regarde, là ?
Il y a par terre un fin morceau de tissu vert sur lequel s’étale une paire de Reebok à dominante blanche. En décomposition, immettables, les chaussures ne sont pas de la même pointure. Des nunchakus inoffensifs reposent dans le coin opposé du tissu. Ils ont des manches noirs et une chaîne entre les deux. Il y a une carte SIM prépayée, encore prise dans sa carte support. Dessus, une fille flotte dans un ciel de bulles, sans visage. La carte a expiré le premier juin 2010.
Au mur, un Curriculum Vitae. Il a une esthétique Word, la même que les gens utilisent aujourd’hui, et une photo. Pour nous, c’est très français d’avoir une photo sur son CV. La photo représente un jeune homme, le visage bien net, portant un polo vert et un sourire en coin. Il est un peu dégarni et se laisse pousser la barbe. Il a 32 ans et il est né à Caen. L’âge aussi, pour nous, ça fait très français. Le CV détaille son expérience professionnelle, y compris le temps passé dans une parfumerie.
Dans l’autre pièce, selon le moment où vous lisez ceci, vous pouvez voir un homme habillé en toréador étendu par terre, ou bien vous verrez la photo d’un autre homme, sur un autre sol, habillé de la même façon. L’homme devant vous porte une tenue bleu clair, l’homme sur la photo, une rouge. Tous les deux ont de petites traces de sang sur les mains. Ni l’un ni l’autre ne bouge d’un pouce.
Occupant humblement la place d’honneur, entre les deux balcons, un texte rouge sur fond noir émerge du mur blanc. Vous enjambez le toréador, ou peut-être son fantôme, pour lire :
« We characters have the impression that our authors no longer love us enough to make us more than one-dimensional. More than just a face or a ploy. Instead of miring us in a kind of static hysteria or bumping us off violently and gratuitously, why can’t they give us a second chance? »
Enfin, vous vous retournez et voyez deux photos encadrées de la même image, des balcons ouverts, une canette sur la table et un papillon bleu collé à la vitre. Une image a un cadre rouge, l’autre un cadre bleu. Le Coca Cola est ouvert sur une photo, fermé sur l’autre. La mer semble plus proche sur celle-là. Est-ce la même image ?
Votre regard tombe par hasard sur la liste des œuvres : Jeu des sept erreurs... Vous commencez à compter.
« Non, c’est pas vrai, j’ai plein de choses à vendre ! »
P.J., 2026
P.J., 2026