––––––
Goliarda : Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Pierre ?
Marie de Brugerolle : J’ai d’abord entendu parler de son travail par des amis étudiants à la Villa Arson alors que j’étudiais à l’École du Louvre, en 1991, l’exposition NO MAN s TIME d’Éric Troncy fut fondamentale pour ma génération. C’est là que Pierre expose les premiers Personnages à réactiver qui vont cheminer dans la réflexion que je mènerais ensuite et qui conduira à l’élaboration de la Post-Performance Future. J’ai ensuite entendu parler de lui à Grenoble lorsque j’étais chargée des expositions au CNAC Magasin en 1996. L’École des Beaux-Arts de Grenoble fut fondatrice dans les années 90 pour une génération d’artistes comme Bernard Joisten, Philippe Parreno, Pierre Joseph, Dominique Gonzalez-Foerster. Pierre Joseph m’est tout de suite apparu comme le « cerveau de la bande ». La subtilité de ses réflexions, son sens de l’anticipation continuent à en faire un artiste majeur pour moi.
Je l’ai vraiment rencontré en 2004 pour l’exposition La Table sans nom à la Salle de Bains de Lyon. Il s’agissait de fabriquer une table dont le modèle était généré par infographie. La réflexion portait sur une forme spéculative de recherche : Qu’est-ce qu’une table ? Pierre était parti d’un mouchoir en papier froissé qui serait le plateau d’une table de réunion. Toute la réflexion portait sur la traduction de l’idée, la technique, le matériau. Le choix s’est porté sur le bois. Nous avons eu un débat intéressant sur la notion de production et de fabrication. Les dimensions standards de celle-ci ont été légèrement modifiées. Plus large de 5 cm, plus haute de 5 cm. Son usage symbolique ne déjouait pas sa fonctionnalité. Elle était le seul objet de l’exposition conservant sa fonction de table. On pouvait s’y réunir, et poser la publication. Celle-ci consistait en un entretien avec le restaurateur Claude Wrobel.
Une phrase de Pierre m’a marquée dans cette conversation : « quelle est la durée de l’éternité ? »
Goliarda : Que représentait, à vos yeux, le travail de Pierre à cette époque ?
MdB : Un profond changement quant aux modes opératoires, une réflexion sur le temps, les sciences, la valeur (son projet d’artiste Map of Japan, 1997) et l’intuition d’une remise en cause de la notion de production post-marxiste. C’était le début de ce que Nicolas Bourriaud a nommé esthétique relationnelle mais pour moi le travail de Pierre, notamment avec les Personnages à réactiver, anticipait la notion de performance déléguée dont parle Claire Bishop. Les artistes comme P. Parreno, Pierre Huyghe, Douglas Gordon fondèrent « l’Association des temps libérés » en 1995, Liam Gillick n’était pas loin.
La notion de valeur et de possession des outils de production, dans la lignée post-marxiste, imprégnait le débat. Plus tard, lors de l’exposition à la Salle de Bains, la notion de fabrication a émergé à nouveau, d’où le choix d’un travail artisanal en bois.
Pour moi, Pierre Joseph a toujours une longueur d’avance, notamment par rapport au vivant et à la mémoire. Son exposition au CRAC de Sète en 2004 a renouvelé l’approche de la mémoire, du corps ; il s’agissait de dessins réalisés par sa classe à l’École des Beaux-Arts de Montpellier. L’exercice consistait à dessiner de mémoire le plan de son quartier, sa ville, puis son sexe. Et plus on allait dans l’intime plus les représentations étaient éloignées du réel. Pour moi, ce travail, à la fois collectif et singulier, est un des premiers travaux situés d’avant Me Too. Plus tard, alors que j’étais dans une commission de 1%, une commande publique lui a été passée pour des plaques en émail reprenant cette typologie de représentation.
Goliarda : Avec le recul, comment situez-vous la pratique de Pierre dans le contexte social des années 1990 et du début des années 2000 ?
MdB : C’est une pratique qui va poser les jalons de nombreuses réflexions reprises et portées par d’autres. Sur l’écologie et l’économie des moyens et des pratiques. Une constante curiosité et innovation de matériaux, un parti pris remarquable d’exigence intellectuelle et une poésie des formes.