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Goliarda : Comment décririez-vous Pierre, et quels souvenirs gardez-vous de lui en tant qu'étudiant ?
Georges Rey : J’ai pu noter trois aspects de lui qui me semblent intéressants. Premièrement, sa discrétion. C’est un personnage discret, il ne se met jamais en avant malgré le fait qu’il soit un élément important du groupe. Il est très discret, mais il a travaillé avec beaucoup d’artistes. Il fait partie d’un groupe et je pense qu’il est accepté parce qu’il a beaucoup d’idées. C’est quelqu’un qui n’arrête pas d’imaginer des choses. D’ailleurs, dans le Jacuzzi au début de la vidéo que j’ai réalisée - Les Enfants gâtés de l'art - on lui coupe la parole, mais malgré cela, il a un côté espiègle. Il accepte qu’on lui coupe la parole, mais pour lui ça ne change rien, il continue à parler.
Il y a aussi, après la discrétion, un côté ludique chez lui. Il veut faire participer les gens. Par exemple, l’œuvre du trampoline où il propose au public de sauter pour essayer d’attraper des objets accrochés au plafond. Il invente des jeux, réactive des personnages et imagine des dispositifs interactifs, populaires et horizontaux, comme les questionnements du public où celui-ci intervient dans les œuvres. Il n’y a pas de hiérarchie entre les artistes, les visiteurs et les professionnels de l’art. Là, il est très, très proche de l’esthétique relationnelle de Nicolas Bourriaud.
En plus, ce qui est intéressant, c’est qu’il remet toujours en cause les normes de l’art. Il invente toujours des dispositifs qui dérangent un peu l’ordre de l’art actuel, enfin, de l’art actuel de son époque. Je pense qu’il continue à faire ça.
Il y a un troisième aspect : je trouve qu’il ressemble à Bouddha. L’image où il est assis sur une mappemonde. Il est un peu une tête pensante et un guide modeste. Il ne fait qu’imaginer des dispositifs. Je pense que les autres (Philippe Parreno et Philippe Perrin) l’ont beaucoup suivi dans ce qu’il proposait. Il a une posture omnisciente et visionnaire. Il a une vision d’ensemble et joue avec des choses beaucoup plus grandes que lui.
Goliarda : Comment décririez-vous votre manière d'enseigner ?
GR : C’était particulier. Les cours duraient quatre heures. Je projetais sur le mur une image et les étudiants devaient parler sur cette image. Ils devaient eux-mêmes apporter des éléments au cours. Ça durait à peu près une heure, et je partais de ce qu’ils disaient pour raconter l’histoire de l’artiste.
Par exemple, le meilleur moment, ça a été avec Mondrian. Au bout d’une heure, il y a quelqu’un qui dit : « Mais ça ressemble à des barreaux de prison, ces barres noires de Mondrian. » Et en fait, c’était vrai puisqu’il était sous le joug de la culture calviniste et quand il a été à New York, il a supprimé les barres. Là, on sentait une grande libération.
J’avais fait aussi une autre expérience : je leur avais fait écouter La mort d'Isolde de Wagner. C’est en allemand. Je leur avais demandé ce qu’ils avaient ressenti, ce qui les avait impressionnés. Et ce qui était curieux, c’est que c’est exactement ce que raconte Isolde. Donc j’essayais de faire en sorte que ce soient eux qui déterminent les choses. Moi, évidemment, j’étais prof donc il fallait que je leur dise quelque chose, et donc après, pour Mondrian, je faisais un cours sur lui mais avec les ajouts de ce qu’ils avaient dit.
J’avais envie de ne pas être là uniquement pour dire les choses, mais qu’on soit là pour les vivre ensemble. Et à partir du moment où ils participaient, ils étaient impliqués dans le cours. C’est Pierre Joseph qui, dans un magazine, disait qu’il avait aimé les « cours lumineux ». Par exemple, un cours que j’avais fait sur Joseph Kosuth, j’avais dit en conclusion que Kosuth avait un « cerveau de cristal ». C’est-à-dire qu’en fait, il n’y avait pas de barrière nulle part. Quand tu mets un verre contre un mur, c’est du verre contre un mur. Le One and Three Chairs, c’est pareil. Cet art conceptuel de Kosuth fait qu’il met en place un mécanisme qui existe par lui-même, et lui-même, à la limite, n’y est pour rien. Il arrive à être complètement détaché presque de ce qu’il fait. Moi, je n’en revenais pas d’en être arrivé là, et c’est grâce aux étudiants que j’étais arrivé à cette conclusion. Voilà, c’était ça, mes cours.
Goliarda : Quels souvenirs gardez-vous de la manière de Pierre et ses amis de travailler ensemble, de cette dynamique collective qui les caractérisait ?
GR : Il y a une anecdote – à la Villa Arson, j’avais un appartement qui était à côté de celui de Joseph, Perrin et Parreno. Ils parlaient toute la nuit. Sans arrêt, ils étaient en train de parler de leurs projets, de remettre en cause l’art, d’imaginer d’autres choses. C’était assez extraordinaire. Ils étaient constamment en action.
Même dans la galerie, l’idée de cette exposition, Les Ateliers du Paradise, c’était « les congés payés ». Ils sont restés et ont vécu un mois dans la galerie, comme s’ils étaient en vacances de congés payés. Et comme ils étaient constamment là, parfois ils allaient à la plage et ils mettaient sur la porte : « Venez nous rejoindre à la plage. » Ils considéraient les gens comme des amis. Ça, c’était extraordinaire.
Goliarda : Percevez-vous une dimension politique dans leur approche à la collaboration?
GR : Moi, je ne l’ai pas senti, mais peut-être qu’elle existait. La politique, c’était le fait quand ils ont énoncé le projet comme étant des « congés payés ». Là, il y avait un côté politique quand même. Enfin, quand ils racontent qu’ils ont pris le titre qui était proche d’une boîte de nuit de Monaco, ce n’était pas très politique. À l’époque, je trouve que les gens n’étaient pas du tout politisés. Les étudiants, contrairement à maintenant où dans toutes les écoles ils sont tous politisés, à l’époque, ils ne l’étaient pas à Nice ou ailleurs.
Goliarda : Percevez-vous des liens entre votre travail — ou celui de votre collègue Ange Leccia — et la pratique de Pierre à cette époque ?
GR : Eux, ils étaient très, très proches d’Ange Leccia. Ce que mettait en avant Ange Leccia, ils l’ont récupéré. Par exemple, Ange Leccia avait fait une œuvre sur le Top 50. C’est-à-dire le côté un peu star, ce que tout le monde aime, ce qu’il faut regarder à un moment donné. C’est ce que montrait Ange, et eux ils étaient très proches de ça. Ça les impressionnait beaucoup.
Mais je ne crois pas qu’ils connaissaient mon travail. Je ne l’ai jamais montré à l’école. J’étais un professeur de culture générale, je n’étais pas un artiste. Je ne parlais jamais de ce que je faisais moi. C’était peut-être un tort, mais je parlais toujours des autres et jamais de moi. Je le regrette maintenant, mais bon…
Goliarda : Comment décririez-vous la relation que vous entreteniez avec vos étudiants ?
GR : Le rapport que j’avais avec les étudiants ne me semblait pas être de l’ordre du professeur à l’élève. Le rapport que j’ai avec Pierre Joseph maintenant est le même que celui que j’avais à l’école. Pour moi, c’est un rapport humain. Il n’y a pas d’autorité, il n’y a pas de gens « mieux » qu’un autre. On était à égalité.